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Le « Château français » du Fort Niagara (auteur Adithyavr, licence CC BY-SA 4.0)

Cet article est un court récit du voyage à caractère historique effectué le 12 août 2019, en compagnie de Jean-Pierre Bernier (Aurora, Ontario), sur la rive américaine de la rivière Niagara (comté de Niagara, Etat de New York). Nous avions prévu de visiter le Fort Niagara, à l’embouchure de la rivière, puis de découvrir d’autres lieux de mémoire de la présence française aux 17e et 18e siècles dans cette région, que nous avions identifiés au préalable. Bien entendu, les chutes du Niagara étaient aussi à notre programme, afin de les observer sous divers angles, de chaque côté de la frontière. Au final, ce fut une grande réussite, avec une petite surprise à l’amont de la rivière Niagara. Nous avons pu constater que les Américains, dans cette région, savent honorer la mémoire d’un célèbre explorateur français qui s’est particulièrement illustré en 1678 et 1679…

Le rêveur de rêves du Fort Niagara

La plaque de l’Etat de New York (1934), en l’honneur de Cavelier de La Salle, le rêveur de rêves (photo Jean-Marc Agator, AQAF)

C’est une plaque discrète exposée à l’intérieur du fort Niagara, érigée en 1934 par l’Etat de New York. Elle rend hommage à l’explorateur René-Robert Cavelier de La Salle, qui fit construire le premier fort sur ce site, en 1678, avant d’entreprendre son expédition au sud du lac Michigan. Ce qui est écrit sur cette plaque est vraiment étonnant : « … Auteur de grands débuts, un rêveur de rêves. Le christianisme et la civilisation sont venus à travers son courage, sa souffrance et son endurance. » (traduction). Un prophète à la rivière Niagara ! Quel vibrant hommage ! Pourtant, le Fort Niagara, la fortification d’origine française que l’on voit aujourd’hui, ne date que de 1726. Une petite explication s’impose…

Deux autres fortins en bois s’étaient succédé sur le même site. La Salle avait d’abord fait construire le fort Conti au cours de l’hiver 1678-1679, constitué de deux blockhaus reliés par des palissades. Attaqué par les Iroquois la même année, le fort Conti brûla et fut abandonné. En 1687, un deuxième fort palissadé, le fort Denonville, comportant quatre bastions et huit bâtiments, fut érigé sur l’ordre de Jacques-René de Brisay de Denonville, gouverneur général de la Nouvelle-France. Denonville revenait d’une expédition militaire qu’il commandait contre les Iroquois et laissa une centaine d’hommes pour protéger le fortin et conserver une présence française dans la région. Malheureusement, la garnison fut assiégée et affamée par les Iroquois pendant l’hiver et seuls une douzaine d’hommes purent résister à la famine et à la maladie. Le fort Denonville fut abandonné l’été suivant puis brûlé par les Iroquois…

La porte d’entrée du Fort Niagara, où figure sur le blason la période d’occupation française du site « 1678-1759 » (photo Jean-Marc Agator, AQAF)

C’est donc en juin 1726, dans un pays iroquois pacifié, que commença la construction d’un fort palissadé composé principalement d’un grand bâtiment en pierres à deux étages nommé par la suite le « Château français ». Le fort Niagara traversa la guerre de Sept Ans et la révolution américaine, en passant sous le contrôle britannique en 1759, puis américain en 1796. Il connut diverses transformations visant à l’améliorer et le renforcer jusqu’à présenter l’aspect que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Old Fort Niagara. Mais revenons maintenant à La Salle. En 1679, il destinait le fort Conti à un rôle bien précis…

Un chantier naval en amont des chutes

La Salle avait été autorisé par le roi, en mai 1678, à explorer le fleuve Mississippi jusqu’à son embouchure, depuis la rivière des Illinois, au sud du lac Michigan. La construction du fort Conti faisait partie de sa feuille de route, de même que la construction, au-dessus des chutes du Niagara, du premier bateau capable de naviguer sur les Grands Lacs. Un chantier de construction avait donc été établi au sommet du chemin de portage, approvisionné par le fort Conti. Le fameux bateau, le Griffon, fut construit en seulement quatre mois, sous l’autorité du maître-charpentier Moïse Hillaret. Les Iroquois en furent tout surpris, puisque seuls les esprits sont capables d’un tel prodige. En mai 1759, le bateau était prêt à naviguer sur les Grands Lacs. Et ce fut une incontestable réussite technique, même si l’aventure du Griffon, qui avait pourtant bien commencé, se termina tragiquement, probablement au fond du lac Michigan (voir les deux articles AQAF L’étoile du Nord du gouverneur Frontenac et Le maître-charpentier des Grands Lacs). Mais revenons maintenant à notre voyage dans la région de Niagara. Bien sûr, nous avions en mémoire le sort du Griffon, mais nous voulions savoir si son lieu de construction était devenu un véritable lieu de mémoire, en amont des chutes…

La petite rivière Niagara, sur le site où fut construit Le Griffon (photo Jean-Marc Agator, AQAF)

Et en effet, c’est dans une charmante clairière bordée par la « petite rivière Niagara », face à l’île Cayuga, que nous avons trouvé le lieu de mémoire, parfaitement repéré sous le nom de Griffon Park, le long de la LaSalle Expressway. Pas de doute, nous sommes bien à l’emplacement du chantier du Griffon. Une petite plaque discrète apposée sur un rocher au sol rappelle le rôle précurseur de La Salle : « Par ici, en mai 1679, Robert Cavelier de La Salle construisit le Griffon, d’un tonnage de 60 tonnes, le premier bateau à voiles à naviguer sur les Grands Lacs » (traduction). La plaque fut érigée par la Niagara Frontier Historical Society en mai 1902. Mais ce n’est pas tout. Dans cette région frontalière, La Salle et ses compagnons de route sont aussi considérés comme les premiers Européens clairement documentés pour avoir exploré la rivière Niagara et contemplé ses fameuses chutes. Pourtant, ils n’étaient sans doute pas les premiers…

Qui a découvert les chutes du Niagara ?

Voici enfin les fameuses chutes que nous avons donc observées côté américain et surtout côté canadien où la vue est plus spectaculaire et le panorama somptueux (photo). Les chutes du Niagara sont très bien décrites dans l’excellent article Wikipédia qui leur est consacré. Cliquez sur l’image ci-dessous, elle sera plus nette !

Les chutes du Niagara vues du côté canadien : à gauche les chutes américaines (American Falls) et la petite chute dite du « voile de la mariée » (Bridal Veil Falls) ; à droite les chutes canadiennes dites du « Fer à Cheval » (Horse Shoe Falls), plus hautes et plus larges (auteur ErwinMeier, licence CC BY-SA 3.0)

Sur la promenade (très fréquentée) qui borde la rivière, à Niagara Falls (Ontario), nous avons découvert une plaque commémorative en Français qui mentionne l’expédition de La Salle au sud du lac Michigan. Plus précisément, elle honore le père belge Louis Hennepin, compagnon de route de La Salle, qui « a fourni un remarquable récit sur l’Amérique du Nord du XVIIe siècle contenant la première description connue des merveilles de cette prodigieuse cascade, les chutes Niagara ». En réalité, cette observation des chutes qui date de 1678 n’est sans doute pas la première. L’article Wikipédia cite notamment les récits de voyage de Samuel de Champlain (1632) et du missionnaire jésuite Paul Ragueneau (1648). Dans les deux cas, l’existence des chutes est clairement mentionnée…

Mais qu’importe au fond, nous avons dîné dans un excellent restaurant à Niagara-on-the-Lake (Ontario), terminant ainsi une magnifique journée qui nous a confortés dans notre impression initiale : la Nouvelle-France fait bien partie de la mémoire collective dans cette région frontalière !

 

Références documentaires

NYS Military Forts, New York State Military Museum and Veterans Research Center.
Dictionnaire biographique du Canada (Cavelier de La Salle, La Motte de Lucière, Hennepin, Brisay de Denonville…).