Pont Provencher et esplanade Riel sur la rivière Rouge à Winnipeg, vers le quartier francophone de Saint-Boniface (à droite)

Le réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique est maintenant créé. Sur la petite centaine de villes qui le constituent à ce jour, très peu représentent l’Ouest canadien et seulement deux le Manitoba. Il y a bien sûr la capitale Winnipeg et ses quartiers francophones de Saint-Boniface, Saint-Vital et Saint-Norbert, mais aussi la municipalité de La Broquerie, qui connaît la plus forte croissance du Manitoba dans une circonscription rurale à forte minorité francophone.

Mais si ce choix n’est pas dénué de fondement, il ne représente pourtant pas la Francophonie plurielle du Manitoba, unique au Canada. Le Manitoba d’aujourd’hui est le reflet de trois origines différentes de peuplement francophone : les Métis, les Canadiens-français et les Européens francophones (dont les Français de l’est de la France). Au Sud de Winnipeg, qui concentre déjà plus de la moitié de la population francophone de la province, le cas de La Broquerie est intéressant, mais ne reflète que l’influence canadienne-française.

Alors que s’est-il passé ? Pourquoi des villes et villages plus représentatifs de cette Francophonie plurielle n’ont-ils pas rejoint le réseau ? Cette situation peut-elle changer ? En s’appuyant sur un rappel historique du Manitoba et de ses origines francophones et sur des faits statistiques des villes et villages francophones du Manitoba, on peut ouvrir quelques pistes, en toute modestie, même s’il ne s’agit que d’interrogations et de constatations qui mériteront des échanges plus approfondis avec les Franco-Manitobains eux-mêmes.

Un peu d’histoire du Manitoba francophone

Métis de la rivière Rouge

Métis de la rivière Rouge avec femme et enfant, vers 1825

L’histoire du Manitoba francophone est d’abord celle de la colonie de la rivière Rouge, fondée en 1812 par des colons écossais à la confluence des rivières Rouge et Assiniboine (actuel centre-ville de Winnipeg). La colonie était composée de fermiers et de chasseurs, principalement des Métis francophones et anglophones descendants des coureurs de bois et voyageurs de la traite des fourrures mariés à des femmes autochtones. Cette société multiculturelle se développa dans des conditions de subsistance précaire et ne se joignit qu’avec beaucoup de résistance à la nouvelle nation du Canada, sous l’impulsion du chef métis francophone Louis Riel, donnant ainsi naissance à la province du Manitoba en 1870 [réf. 1].

Dans la décennie suivante, des centaines de colons, pour la plupart ontariens, canadiens-français et européens anabaptistes (mennonites) s’installèrent sur des lots de colonisation existants ou des lieux de campements métis [réf. 2]. Des Canadiens-français provenant du Québec ou des Etats-Unis s’établirent ainsi sur la rivière Rouge et ses principaux affluents, les rivières Assiniboine, la Seine et la Salle, au Sud de Winnipeg. Mais c’est surtout de 1897 à 1920 que déferla la vague principale de colons sur l’Ouest canadien, à partir du Manitoba, encouragée par la construction de la ligne principale du chemin de fer Canadien-Pacifique [réf. 2]. Winnipeg fut atteint en 1877 et la Colombie-Britannique en 1885. Aux nouveaux arrivants canadiens-français s’ajouta dorénavant une immigration européenne francophone, notamment française, belge et suisse.

Colonie de la rivière rouge, vers 1870

Paroisses de la colonie de la rivière Rouge, vers 1870

La population francophone du Manitoba, majoritaire à la création de la province en 1870, devint cependant rapidement minoritaire, sous l’afflux massif des immigrants de l’Ontario mais aussi maintenant des îles Britanniques et du sud et de l’est de l’Europe. A cet afflux migratoire non francophone s’ajouta la dispersion des Métis de la rivière Rouge vers l’Ouest canadien après 1870. Les prêtres colonisateurs et les sociétés de colonisation laïques redoublèrent alors d’effort pour recruter des colons francophones et les établir dans des lieux spécifiques à forte identité culturelle de langue française [réf. 2]. C’est ce qui assura la base démographique nécessaire pour résister à l’assimilation anglophone. Aujourd’hui, les Franco-Manitobains ont pour la plupart des origines canadiennes-françaises, mais ils peuvent aussi provenir de deux autres souches (Métis et Européens francophones), ce qui rend cette Francophonie plurielle unique au Canada [réf. 4].

La Francophonie plurielle du Manitoba

La Broquerie est un cas intéressant car c’est l’un des villages franco-manitobains où les premiers immigrants se sont installés. A l’origine, la paroisse catholique de Sainte-Anne-des-Chênes fut fondée en 1856 à La Pointe-des-Chênes, près de la rivière la Seine (carte ci-dessus, n°17), composée de familles canadiennes-françaises et métisses [réf. 3]. En 1881, la municipalité de Sainte-Anne-des-Chênes fut divisée en deux afin de créer la nouvelle municipalité de Carleton dont le nom fut ensuite changé, non sans difficulté, en « La Broquerie », en l’honneur de l’oncle, Joseph Antonin de La Broquerie, et de la famille maternelle d’Alexandre-Antonin Taché, archevêque de Saint-Boniface [réf. 3].

Saint-Joachim, La Broquerie

Paroisse Saint-Joachim de La Broquerie

Finalement, c’est la fondation de la mission de Saint-Joachim érigée canoniquement le 15 décembre 1883 qui marqua la véritable naissance de la municipalité de La Broquerie, conduisant à la construction d’une première église en 1884, puis à l’ouverture d’une école en 1887 (Centre du patrimoine, La Broquerie). De nouveaux colons francophones, canadiens-français et européens (français et belges), s’ajoutèrent à la population locale, contribuant à former une communauté francophone plurielle, mais à forte dominante canadienne-française (québécoise).

Aujourd’hui La Broquerie illustre bien ce parler « français de la Seine » caractéristique du français québécois commun (« petit Québec ») [réf. 4]. A Winnipeg cependant (Saint-Boniface), où est concentrée l’activité de la communauté franco-manitobaine (représentation politique, centre culturel, radio-Canada, université…), les locuteurs francophones sont plus influencés par le français standard européen ou « français de Saint-Boniface » [réf. 4].

Mais la Francophonie manitobaine ne se résume pas à ces deux villes, si dynamiques soient-elles. Revenons à l’histoire du Manitoba francophone. A partir des années 1880, la plupart des nouveaux immigrants francophones du Manitoba s’installèrent à l’ouest de Winnipeg et dans le nord de la province [réf. 2]. C’est ainsi qu’un chanoine français fonda les deux villages de Notre-Dame-de-Lourdes et de Saint-Claude, dans la région de la Montagne de Pembina, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Winnipeg, en attirant des colons francophones venus en grande majorité de France, dont certains provenant du Jura. A la même époque, des colons français s’installèrent dans des communautés métisses, au nord-ouest de Winnipeg, en particulier à Saint-Laurent, au bord du lac Manitoba [réf. 2]. C’est ce qui permit de constituer des foyers de peuplement francophones à l’ouest de Winnipeg.

Communautés franco-manitobaines

Principales communautés francophones du Manitoba

Après plus d’un siècle d’existence, Notre-Dame-de-Lourdes reste très largement francophone et un habitant sur deux de Saint-Claude est encore francophone. Il s’agit de l’unique région au sud-ouest de Winnipeg à avoir été peuplée en majorité de colons français et européens francophones où on parle le « français de la Montagne » qui continue d’être apprécié pour son « bel accent » [réf. 4]. Par ailleurs, Saint-Laurent est le seul village où les Métis sont encore majoritaires, mêmes si les Francophones y sont devenus minoritaires. La survivance linguistique des Métis se retrouve notamment dans ce qu’on appelle le « mitchif », langue unique aux Métis de l’Ouest, mélange de langue crie et de langue française. Mais cette langue s’est raréfiée, dominée par le français québécois commun, et symbolise chez les anciens la loyauté envers Louis Riel et les combats politiques qu’il a menés [réf. 4].

Quelle représentation franco-manitobaine ?

Quelles justifications apporter maintenant aux choix faits pour la représentation du Manitoba dans le réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique ? Et surtout, pourquoi d’autres villes et villages aux caractéristiques francophones marquées n’ont pas rejoint ce réseau, même si, sur un plan strictement économique, la notion de taille a forcément dû prévaloir ? En s’appuyant sur les statistiques du Canada, quelques interrogations et constatations s’imposent, en toute modestie quant aux conclusions à en tirer…

Dans une province où seulement 4% de la population est francophone, l’adhésion au réseau de Winnipeg, berceau de la Francophonie manitobaine, s’impose naturellement, mais celle de La Broquerie mérite quelques explications. La Broquerie fait partie de l’association des municipalités bilingues du Manitoba qui regroupe les municipalités offrant des services en anglais et en français à leur population. C’est la municipalité qui connaît la plus forte croissance démographique du Manitoba (Statistiques Canada, 2006-2011), avec une capacité d’attraction des entreprises dans tous les secteurs de l’économie, ce qui est remarquable en milieu rural et d’élevage (CDEM). La population de 5198 habitants y est jeune, à 17,3% de langue maternelle française, avec un âge médian de 26,8 années, plus de 11 ans sous l’âge médian de la population provinciale de 2011 (38,4 années).

Ecole francophone de Saint-Anne

Emblème de l’école Pointe-des-Chênes, l’un des 24 établissements d’enseignement en français du Manitoba

Mais en se limitant à la division de recensement (n°2) la plus francophone du Manitoba (en violet), au sud de Winnipeg, il existe, non loin de La Broquerie, quatre autres municipalités rurales (MR) de caractéristiques similaires : la MR De Salaberry (3450 habitants, 36,2% de langue maternelle française), qui comprend le village de Saint-Pierre-Jolys, la MR Ritchot (5478 hab., 26,7%), située à l’ouest de la MR Taché (10284 hab., 16,7%) et la MR Sainte-Anne (4686 hab., 18,3%).

Pour ces quatre municipalités rurales, la croissance démographique a certes été beaucoup moins forte que celle de La Broquerie de 2006 à 2011, mais elle ne s’est accompagnée que d’une légère régression de la langue française (sauf pour Ritchot et Taché où il s’agit d’une légère progression). Par contre, cette régression est plus sensible à La Broquerie (17,3% en 2011 contre 24,5% en 2006). Est-ce à dire que la croissance dynamique de La Broquerie ne profite pas à la Francophonie locale. N’est-ce pas inquiétant ? Il faut signaler aussi que la minorité de langue allemande y est plus forte que la minorité de langue française, alors que c’est l’inverse dans les autres municipalités rurales. Doit-on craindre que la minorité allemande progresse à La Broquerie, au détriment de la minorité francophone ?

Il faut cependant reconnaître qu’en dehors de La Broquerie et de Sainte-Anne, deux villes issues de la même municipalité de Sainte-Anne-des-Chênes, très visibles sur internet, les trois autres municipalités rurales, composées de villages et de petites localités, n’ont pas encore fait le même effort de promotion. Envisagent-elles de le faire ?

Pipe de Saint-Claude

Pipe géante de Saint-Claude, Manitoba, en hommage aux colons venus de Saint-Claude (Jura, France), capitale mondiale de la pipe

Et la Francophonie plurielle du Manitoba dans tout cela ? Les deux villages de Notre-Dame-de-Lourdes (683 habitants en 2011, 68,3% de la langue maternelle française) et Saint-Claude (590 hab., 49,1%) sont toujours membres de l’AMBM, mais sont maintenant incorporés dans des municipalités rurales plus grandes, respectivement Lorne et Grey (non bilingues), en application du plan de fusions municipales voté en 2013 par la province. Même si des garanties ont été obtenues pour maintenir dans ces villages des services en français, cette nouvelle situation n’est certainement pas de nature à mieux les exposer au monde francophone. Et pourtant ils représentent une facette unique de la pluralité franco-manitobaine ! Quant à la municipalité rurale de Saint-Laurent (1305 hab., 24,2%), au bord du lac Manitoba, où la culture des Métis est enracinée, son économie reste largement fondée sur le tourisme, mais sans forte visibilité hors du Manitoba.

Finalement, toutes ces interrogations et constatations sur la pluralité franco-manitobaine mériteraient des échanges plus approfondis avec les Franco-Manitobains eux-mêmes. Faut-il ou pas élargir la représentation du Manitoba dans le réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique ? Après tout, la création de ce réseau permet de rendre plus visibles certaines communautés quasi-inconnues en dehors de leur province. C’est déjà un premier résultat… encourageant !

 

Références bibliographiques

[1] L’Encyclopédie canadienne (www.thecanadianencyclopedia.com), Colonie de la rivière rouge.
[2] Etienne Rivard, La Francophonie nord-américaine, chap. 3, art. 7 : diversification culturelle et dispersion spatiale dans les plaines de l’Ouest, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012.
[3] Comité historique du Centenaire, Histoire de la paroisse Sainte-Anne-des-Chênes, 1876-1976, Villa Youville Inc., Ste-Anne, Manitoba, 1976.
[4] Anne-Sophie Marchand, La Francophonie plurielle du Manitoba, http://id.erudit.org/iderudit/1005291ar, Francophonies d’Amérique, 2004.