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Frégate dans le port de Bordeaux, XVIIIe siècle

Frégate dans le port de Bordeaux, XVIIIe siècle

Depuis le premier janvier 2016, les trois régions Aquitaine, Limousin et Poitou-Charentes ne forment plus qu’une seule grande région Nouvelle Aquitaine. L’histoire régionale montre que cette nouvelle situation n’est pas le fruit du hasard. Du XVIe au XVIIIe siècle, par ses ports ouverts sur l’Atlantique, la région s’est mobilisée pour conquérir les ressources du Nouveau-Monde, coloniser et approvisionner la Nouvelle-France (Acadie, Canada, Louisiane) et jouer un rôle majeur dans le grand commerce atlantique avec les nouvelles colonies françaises. Le XVIe siècle a été dominé par Bayonne et le Pays basque, le XVIIe par La Rochelle et le XVIIIe par Bordeaux, mais au-delà des rivalités entre les ports, la région a toujours su relier la prospérité de tous ses territoires au destin de l’Amérique française. C’est cette histoire commune qui est racontée ici, avec ses moments forts, parfois dramatiques, ses terres d’émigration et de retour de migration, ses personnages célèbres et moins célèbres qui ont aussi marqué le destin de la région, jusqu’à la chute de la Nouvelle-France en 1763.

Cet article complet ci-dessous a aussi été publié sur le site de l’association Aquitaine Québec & Amérique du nord francophone.

 

Les Basques à la conquête du Nouveau-Monde (av. 1500-1600)

La période nord-américaine de l’histoire régionale commence au XVIe siècle. A cette époque, les Basques maîtrisaient depuis le IXe siècle la chasse à la baleine noire au harpon à partir de petites embarcations dans le golfe de Gascogne [réf.1, p.20].

Les Basques à la conquête du Nouveau-Monde

Pêcheurs basques en Nouvelle-France

Mais qu’appelle-t-on ici les Basques ? Il s’agit des marins, pêcheurs et marchands de la province maritime du Pays basque français (le Labourd), établis dans des ports tels que Saint-Jean-de-Luz ou Ciboure. Par commodité, l’appellation « Basques » ou « basques » désigne aussi, sauf mention explicite, les habitants de Bayonne, situés hors Labourd à la frontière nord-ouest de celui-ci, où on parlait le basque, le gascon et le français. Mais ceci est pleinement justifié par la participation étroite de Bayonne à l’économie basque [réf.1, introduction].

Les équipages basques, normands et bretons fréquentaient de façon intensive les côtes de Terre-Neuve et du Labrador, ainsi que le golfe et la vallée du Saint-Laurent. Les activités de chasse à la baleine et de pêche à la morue étaient florissantes et âprement disputées. Mais les marins et pêcheurs basques avaient acquis une solide expérience et leur compétence était reconnue en Europe [réf.1, pp. 20-21]. Ils s’étaient constitués un réseau de vente dans toute l’Europe pour les produits de leur chasse, en particulier l’huile de baleine qui servait pour l’éclairage domestique. La pêche à la morue était également une spécialité basque. Les pêcheurs préparaient une morue séchée et légèrement salée (la « merluche »), dans des établissements sédentaires situés en bordure continentale, alors que les pêcheurs normands préféraient la pêche « verte » (morue salée à bord).

Fourneau à huile de baleine

Fourneau servant à faire fondre la graisse de baleine pour produire de l’huile (île aux Basques, Québec)

L’apogée de la chasse à la baleine et de la pêche à la morue par les Basques se situa à la même époque dans le troisième quart du XVIe siècle. Bien que la majorité des expéditions fût affrétée par des armateurs basques, beaucoup de navires morutiers ou baleiniers basques étaient armés par des armateurs français, à Bordeaux, La Rochelle ou ailleurs. Dans le troisième quart du XVIe siècle, les navires basques constituaient plus des deux tiers du trafic de Bordeaux [réf.1, p.37].

La traite des fourrures par troc avec les Indiens existait avant l’arrivée de Jacques Cartier en 1534 dans le golfe du Saint-Laurent, pratiquée par des marchands de tous les points de la côte française. Elle intéressa aussi les pêcheurs basques dans le dernier quart du XVIe siècle, qui trouvaient ainsi un complément aux produits de leur pêche saisonnière, étant assurés de revenir avec les cales pleines. Le pouvoir royal s’intéressait lui aussi à la traite des fourrures, mais pour soutenir ses projets de peuplement du Canada (vallée du Saint-Laurent). En effet, le mauvais état des finances royales imposait de recourir à des particuliers chargés de fonder des établissements permanents en échange d’un droit exclusif de traite des fourrures.

C’est ainsi que l’avènement des sociétés de colonisation au début du XVIIe siècle ne pouvait que fortement perturber le commerce jusqu’alors libre des fourrures. La colonisation de comptoir des Basques allait-elle survivre à la colonisation de peuplement ?

Les Basques face aux sociétés de colonisation (1600-1633)

En 1603, le roi Henri IV nomma Pierre Du Gua de Monts, gentilhomme protestant né à Royan, lieutenant général « des côtes, terres et confins de l’Acadie, du Canada et autres lieux en Nouvelle-France » pour y établir des colons et évangéliser les Indiens.

Habitation de Du Gua de Monts à Port-Royal

Habitation reconstituée de Du Gua de Monts à Port-Royal (Annapolis Royal, Nouvelle-Ecosse)

Du Gua de Monts bénéficiait du monopole de la traite des fourrures pour couvrir les frais de la colonisation. En 1604, il fonda une compagnie de traite et entreprit sa première expédition en Acadie, accompagné par le marchand malouin François Gravé du Pont et le géographe royal Samuel de Champlain, né à Brouage (au sud de l’actuelle ville de Rochefort). Gravé du Pont et Champlain fondèrent en 1605 le premier établissement permanent à Port-Royal (aujourd’hui Annapolis Royal, Nouvelle-Ecosse), mettant ainsi en marche la colonisation de peuplement de la Nouvelle-France.

La traite des fourrures était alors une activité très lucrative et dans cette entreprise, les pêcheurs basques étaient les plus impliqués, au point que les contemporains de Champlain affirmaient qu’il fallait utiliser un langage mêlant des mots d’Indien et de Basque pour négocier avec les Indiens de la Gaspésie et de l’Acadie [réf.1, p.42]. Or sans autorisation officielle, la traite des fourrures devenait illégale. Encore fallait-il faire respecter ce droit de traite exclusif.

Malgré quelques arraisonnements de navires qui pratiquaient la traite illégale, les premières années de la colonisation de l’Acadie furent difficiles. Les pêcheurs basques continuaient leur activité de traite en faisant valoir leur bon droit, ce qui provoquait des heurts sur le terrain. L’incident de 1608 à Tadoussac illustre bien cette rivalité commerciale [réf.1, pp.44-45]. Tadoussac était un point de rencontre stratégique où la traite des fourrures se pratiquait depuis longtemps avec les Indiens. De Monts avait bien compris l’avantage à tirer de cette situation et confia à Champlain, désormais officiellement son lieutenant, la mission d’installer en amont, à Québec, un important comptoir de traite. C’est à ce moment précis que la carrière de Champlain aurait pu s’interrompre brutalement…

Navire de Samuel de Champlain en 1608

Le « Don de Dieu », maquette du navire de Champlain en 1608, village musée de Brouage, Charente-Maritime

Quand les premiers navires de l’expédition, conduits par Gravé du Pont, arrivèrent début juin 1608 à Tadoussac, l’équipage basque du capitaine Darache était déjà présent. Darache était au service de deux marchands de La Rochelle, Samuel Georges et Jean Macain, deux bourgeois qui s’étaient opposés auparavant au monopole de la traite auprès des autorités françaises. Gravé du Pont exigea que Darache lui remette les fourrures échangées avec les Indiens, alors que Darache considérait n’avoir qu’à lui rendre compte de ses activités.

Il s’ensuivit un incident sérieux dans lequel Gravé du Pont fut blessé et Champlain, à son arrivée, dut composer avec les Basques et abandonner le poste de Tadoussac cette année-là, se privant ainsi de revenus importants. L’affaire se régla devant la justice française qui condamna Georges et Macain à payer des indemnités, mais les Basques considéraient avoir obtenu une victoire sur le terrain.

Champlain remonta ensuite le fleuve Saint-Laurent et fit établir son « Habitation de Québec » le 3 juillet 1608, devenant le fondateur de Québec. Mais quelques semaines plus tard, il déjoua à Québec un complot visant à le tuer, sans qu’un lien direct soit clairement établi entre les insurgés et les Basques [réf.1, p.47]. Le sort en était jeté, Champlain devait décidément poursuivre sa carrière d’explorateur…

Poste de traite fondé par Pierre de Chauvin

Reconstitution du premier poste de traite canadien, fondé en 1600 à Tadoussac

Le règlement judiciaire de l’incident de Tadoussac ne mit pourtant pas fin au conflit avec les Basques (Bayonnais compris) et autres Malouins, bien au contraire. La rivalité commerciale se transforma en véritable lutte d’influence auprès des autorités royales pour conserver une hégémonie commerciale. Il s’ensuivit des années de conflit avec les sociétés de colonisation successives : compagnie des marchands créée en 1614, compagnie des de Caen créée en 1621, compagnie des Cent-Associés créée en 1627. Le roi leur accordait un nouveau monopole de traite, mais en laissant pourtant libres la chasse à la baleine et la pêche à la morue pour tous ses sujets, ce qui n’empêcha pas les Basques de se rendre dans la région de Tadoussac pour la traite.

Ce n’est qu’après le retour de Champlain en 1633 que la Nouvelle-France prit un nouveau départ et la situation changea durablement. Les pêcheurs basques se plieront alors progressivement aux nouvelles contraintes légales qui rétabliront les privilèges des compagnies de peuplement et permettront ensuite à tous les Canadiens de se livrer légalement à la traite des fourrures.

La Rochelle, grandeur et chute d’un bastion atlantique (v. 1500-1628)

Au XVIe siècle, La Rochelle était une ville prospère et dynamique, dotée d’un port parmi les plus actifs d’Europe. Bien que le sel, les vins et les blés continuent à jouer un rôle clé dans les échanges, les armateurs et les marins rochelais savaient maintenant tirer profit des ressources du Nouveau Monde. A partir des années 1520, ils se consacrèrent à la pêche à Terre-Neuve puis aux expéditions vers les Antilles ou le Brésil (sucre, cuirs, bois précieux…). Ils pratiquaient aussi la traite des fourrures par troc avec les Indiens d’Amérique du nord et la contrebande avec les colons espagnols ou portugais et se lançaient même dans le pillage des lourds galions ibériques [réf.2, pp.50-51].

Le vieux port de La Rochelle et ses deux tours ouvertes sur l'Atlantique

Les deux tours médiévales du vieux port de La Rochelle

Depuis La Rochelle, les peaux et fourrures américaines étaient revendues jusqu’à Paris. La ville était aussi un important centre de redistribution de morues séchées et salées, accueillant ses propres navires mais aussi des terre-neuvas basques, normands ou bretons qui repartaient chargés de sel. Elle gérait un véritable réseau portuaire régional, mobilisant les ressources d’un vaste arrière-pays, du Poitou à l’Angoumois et de l’Aunis au Limousin (réf. 2, pp.53-54].

Cependant, les activités commerciales s’accommodent mal des périodes de guerre. A partir de 1568, après le déclenchement de la troisième guerre de religion (1568-1570), La Rochelle devint un bastion du protestantisme français, multipliant les expéditions de corsaires contre les navires espagnols et portugais pour financer l’effort de guerre. Après le retour de la paix, au lendemain de l’édit de Nantes (1598), la ville bénéficiait d’une large autonomie et échappait pour l’essentiel à la fiscalité royale. Mais après l’assassinat d’Henri IV (1610), l’édit de Nantes apparaissait fragile et le parti protestant divisé quant à l’attitude à adopter face à la couronne, entre loyalisme et affrontement. Les dernières guerres de religion (1621-1629) finirent par sonner le glas du parti protestant.

C’est aussi dans cette période que la politique coloniale de la monarchie fut sensiblement infléchie. En 1621 fut créée la compagnie d’Emery de Caen et de son cousin protestant Guillaume de Caen. En échange de leur monopole de traite des fourrures, ils s’étaient engagés à subvenir à l’entretien de six récollets et à établir six familles de colons. Mais en réalité, il n’en fut rien [réf.3, pp. 85-86]. En 1627, le cardinal de Richelieu supprima la compagnie des de Caen, « noyautée » par les Protestants, et créa la Compagnie des Cent-Associés qui étaient, eux, bien catholiques.

Richelieu au Grand Siège de La Rochelle en 1628

Mais surtout, Richelieu voulait une politique coloniale fondée sur l’exploitation des ressources de la Nouvelle-France (pêche, agriculture, forêt…) davantage que sur le commerce. Il voulait établir 4000 colons catholiques sur quinze ans et évangéliser les Indiens [réf.3, pp.86-87]. Parmi les associés figuraient, outre Richelieu lui-même et Samuel de Champlain, un certain Isaac de Razilly, né au château d’Oiseauxmelles (aujourd’hui commune de Roiffé, Vienne), aux confins du Poitou, de l’Anjou et de la Touraine, premier grand colonisateur de l’Acadie en 1632. Les débuts de la compagnie furent difficiles mais ce nouveau mode de colonisation marqua durablement l’évolution du Canada français.

En 1627, au moment où la Nouvelle-France prenait un nouveau départ, La Rochelle protestante résistait encore. Dès l’été, Richelieu entreprit le siège de la ville en la coupant de toute aide extérieure, pour l’asphyxier progressivement. En octobre 1628, la ville capitula, ruinée sur le plan économique et très affaiblie sur le plan démographique. Allait-elle renaître de cette terrible défaite ?

La Rochelle, porte de l’Amérique (1628-1740)

A l’issue du Grand Siège (1627-1628), beaucoup de marchands et d’armateurs rochelais protestants avaient fait faillite. Les survivants peinèrent à reconstituer leur fortune et durent maintenant subir la concurrence de marchands catholiques qui venaient s’installer en ville. Il fallut une bonne dizaine d’années pour que la ville retrouve une vitalité économique. Mais qu’ils soient catholiques ou protestants, les Rochelais s’imposèrent désormais très vite dans les échanges commerciaux entre le Canada (incluant l’Acadie) et la métropole. Il est vrai que les Rochelais s’étaient déjà engagés dès 1604 dans la fondation et le développement du Canada, qui retenait toute leur attention.

Citadelle de Brouage

La place forte de Brouage (Charente-Maritime), grand port européen de commerce du sel au XVIIe siècle

Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, plus d’un navire sur deux à destination du Canada partait de La Rochelle [réf.2, p.104]. Le sel était toujours le produit d’exportation phare pour soutenir la pêche à Terre-Neuve (morue séchée et salée), mais les vins de La Rochelle subissaient de plus en plus la concurrence des vins de Bordeaux, de meilleure réputation. Par contre, La Rochelle importait toujours les fourrures canadiennes dont elle contrôlait la plus grande partie de la redistribution en France.

C’est pourtant vers l’Afrique et les Antilles que s’orienta en priorité le trafic commercial rochelais à partir du milieu du XVIIe siècle. Les Rochelais s’investirent dans le développement des premières colonies françaises des Antilles et dans l’économie sucrière. Entre 1673 et 1695, le trafic commercial en droiture avec les Antilles mobilisa plus de 700 navires rochelais, loin devant les autres ports français. Il fallait y ajouter une centaine de navires pour le Canada, un peu plus d’une centaine pour la pêche à Terre-Neuve et une quarantaine pour la traite des Noirs [réf.2, p.105]. Les Rochelais contribuèrent donc aussi à la traite des Noirs, entrant officiellement dans le commerce triangulaire en 1643 et devenant même très vite le principal fournisseur d’esclaves des colonies françaises.

La Rochelle avait donc retrouvé la prospérité grâce au commerce atlantique. Mais la ville n’était pas sauvée pour autant. Des plans de destruction de la ville circulaient toujours dans l’entourage du roi. Comment La Rochelle a-t-elle été sauvée ? Par la création de l’arsenal de Rochefort en 1666 ! Le roi Louis XIV voulait en faire le plus grand arsenal d’Europe pour développer sa puissance maritime.

Création de l'arsenal de Rochefort en 1666

Entrée de l’arsenal de Rochefort créé en 1666

La Rochelle, grâce à sa proximité géographique et ses liens commerciaux étroits avec Rochefort, retrouvait donc une importance stratégique majeure. Elle obtenait même les faveurs du roi qui décida en 1689 de la doter d’une nouvelle ceinture fortifiée pour la protéger d’une attaque anglaise. Cette relative tolérance royale à l’égard des marchands et armateurs protestants de la ville n’allait pas de soi compte tenu de la vive tension qu’ils durent subir au moment de la révocation de l’édit de Nantes (1685). Mais le roi avait besoin de leur soutien pour le développement des colonies ! [réf.2, p.114].

A la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle, les guerres marquant la fin du règne de Louis XIV affectèrent gravement la prospérité commerciale de La Rochelle qui ne retrouva ses couleurs que dans les années 1730, avec une prédominance du commerce colonial. Entre 1727 et 1759, les échanges en droiture avec les îles sucrières, essentiellement Saint-Domingue, représentaient plus de la moitié du trafic maritime rochelais, bien plus que la traite des Noirs et les échanges avec le Canada et la Louisiane [réf.2, pp.108-109]. Depuis le début de la colonisation de la Louisiane (1699), La Rochelle contrôlait pourtant l’essentiel des échanges avec cette nouvelle colonie française.

Là encore, pour approvisionner les colonies, La Rochelle mobilisait de vastes réseaux commerciaux dans son arrière-pays, mais aussi dans le Poitou, le Limousin, le sud-ouest de la France et plus loin encore, dans le Languedoc et la Provence. C’est ainsi que transitaient par La Rochelle les fusils fabriqués par la manufacture d’armes de Tulle (Limousin) à laquelle le roi avait attribué en 1690 le monopole de la fourniture de la Marine royale et de la colonie du Canada, pour la chasse, la guerre et la traite avec les Indiens [réf.4, Tulle].

Arrivée des migrants en Nouvelle-France

Arrivée des bateaux provenant de France, 1660 (peinture Lawrence R. Batchelor)

La Rochelle fut décidément la porte de l’Amérique, porte du commerce atlantique mais aussi de l’émigration coloniale pour répondre aux besoins de main d’œuvre qualifiée des colons du Canada et de la Louisiane. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, sur les 16000 personnes ayant émigré durablement au Canada (Acadie incluse), plus de 850 venaient de La Rochelle qui a fourni le plus grand nombre d’émigrants au Canada, devançant Paris, Saint-Malo, Rouen, Nantes, Dieppe et Bordeaux, par ordre d’importance décroissante [réf.2, p.134].

A partir des années 1720, les échanges commerciaux se multiplièrent et devinrent réguliers entre le Canada, les Antilles et la métropole. Le Canada expédiait aux Antilles des bois, des farines et des pois, alors que les Antilles exportaient du sucre, du tafia et d’autres produits tropicaux. Mais ces échanges s’inscrivaient dans un circuit commercial intercolonial avec la métropole dans le sens France-Canada-Antilles-France, afin d’écouler la production de sucre dans le royaume [réf.3, pp.467-468]. La forteresse de Louisbourg, construite sur l’île Royale (actuelle île du Cap-Breton) en 1720, servait de plus en plus de port de redistribution entre Québec et les Antilles.

Dans ce contexte, la domination rochelaise du commerce atlantique allait-elle durer ? La concurrence de Bordeaux se faisait de plus en plus vive pour approvisionner le Canada, au point que le rapport de force finit par s’inverser à partir des années 1740.

Bordeaux, nouveau magasin d’approvisionnement (1740-1763)

Bordeaux pratiquait depuis longtemps la chasse à la baleine et la pêche à la morue à Terre-Neuve, au besoin en armant des équipages basques. Compte tenu des besoins croissants du Canada en vivres et en produits manufacturés, la ville s’orientait progressivement aussi, au moyen de la traite des fourrures, vers le commerce avec la colonie [réf.4, Bordeaux]. Le XVIIIe siècle offrait maintenant une situation nouvelle qui reflétait le dynamisme économique d’une ville florissante, devenue le premier port de commerce français, enrichie par le commerce des denrées antillaises, principalement à Saint-Domingue.

Peinture du port de Bordeaux au XVIIIe siècle

Port de Bordeaux au XVIIIe siècle (peinture de Pierre Lacour, musée des Beaux-arts de Bordeaux)

De 1731 à 1741, Bordeaux expédia 44 navires au Canada, de 1742 à 1752, presque trois fois plus, et de 1753 à 1755, déjà 90 (pour trois ans seulement). La moyenne annuelle des départs était alors de 30 navires, contre 19 seulement pour La Rochelle et 11 pour Bayonne [réf.5]. Le circuit intercolonial avec les Antilles était souvent privilégié, même s’il était plus long et coûteux que le trafic en droiture, car il permettait ainsi de rentabiliser les navires qui revenaient à pleine charge. C’est ainsi que Bordeaux s’appropriait désormais, au détriment de La Rochelle, le trafic commercial entre le Canada, Louisbourg et le sud-ouest de la France, s’imposant ainsi comme le nouveau magasin d’approvisionnement du Canada.

François Bigot, intendant de la Nouvelle-France de 1748 à 1760, né à Bordeaux, joua probablement un rôle clé, quoique controversé, dans ces relations commerciales entre Bordeaux et le Canada. En 1748, il fonda avec Abraham Gradis, fils de la famille de marchands bordelais David Gradis et fils, la société du Canada, qui assurait pour le compte du roi le transport de vivres, d’équipements et même de passagers. Il possédait probablement aussi des intérêts dans la compagnie appelée « la Grande Société ». Cette société approvisionna, pendant la guerre de sept ans (1756-1763), le Canada et les troupes françaises qui y étaient stationnées et paraît avoir réalisé de grands profits [réf.6, François Bigot].

Musée d'Aquitaine et esclavagisme à Bordeaux

Salles du musée d’Aquitaine consacrées à Bordeaux au XVIIIe siècle, au commerce atlantique et à l’esclavage

A l’issue de la guerre de sept ans (1763), lorsque les Anglais rendirent l’île de Gorée (Sénégal) à la France, le ministre de la Marine Choiseul confia à Abraham Gradis la charge de ravitailler l’île. Gradis profita ainsi de ses expéditions africaines pour pratiquer aussi la traite des Noirs avec les Antilles. Mais c’est surtout la famille de marchands Paul Nairac et fils ainé qui illustra le mieux le vrai décollage, à partir de 1763, de la traite négrière bordelaise. Celle-ci n’avait réellement débuté, avec une certaine régularité, que tardivement, en 1729 [réf.7, p.57]. Mais de 1764 à 1778, Nairac arma quatorze expéditions à un rythme annuel quasi-régulier caractéristique de la traite bordelaise dans son ensemble, puisque de 1766 à 1776, à l’exception de l’année 1770, au moins six expéditions eurent lieu en moyenne chaque année [réf.7, p.74]. La traite négrière bordelaise connaîtra ensuite son apogée en 1783-1792, Bordeaux se retrouvant, dans l’histoire de la traite négrière française (XIXe siècle compris), à la deuxième place, à égalité avec La Rochelle, mais loin derrière Nantes [réf.7, pp.201-202].

Ancre du Machault en Gaspésie

Ancre du Machault (lieu historique national de la Bataille-de-la-Ristigouche)

C’est aussi de Bordeaux que partit, le 10 avril 1760, la frégate Le Machault à la tête d’une flotte de six navires, sous le commandement de François Chenard de la Giraudais, emportant quatre cents soldats des troupes de marine de Rochefort [réf.4, Bordeaux]. Les Français espéraient secourir leurs soldats repliés à Montréal après la chute de Québec en septembre 1759. Malheureusement, il n’en fut rien. Après de nombreux déboires, La Giraudais dut se replier avec Le Machault et ses deux autres navires rescapés dans la baie des Chaleurs où il se retrouva face à une puissante flotte anglaise. A l’issue d’un combat acharné connu sous le nom de la bataille de la Restigouche, il dut saborder ses navires et s’enfuir avec ses hommes d’équipage et ses troupes.

En 1763, à la signature du traité de Paris, la France abandonnait le Canada aux Anglais. L’année précédente, elle cédait la Louisiane à l’Espagne. La France perdait la Nouvelle-France et avec elle deux importants débouchés atlantiques pour Bordeaux et La Rochelle, les deux principaux ports français concernés à cette époque. Déjà, en 1713, le traité d’Utrecht avait cédé définitivement l’Acadie péninsulaire aux Anglais, laissant les Acadiens sous domination britannique. Les Acadiens avaient ensuite subi le traumatisme de la déportation massive par les Anglais entre 1755 et 1762.

Mais si le Poitou avait bien été une terre d’émigration française vers l’Acadie, il allait aussi devenir une terre de retour de migration pour les Acadiens.

Le Poitou, terre des Acadiens (1632-1785)

Quand Isaac de Razilly débarqua en septembre 1632 en Acadie, avec le titre de lieutenant-général du roi, il était chargé de relancer la colonisation française et l’évangélisation des Indiens. La Compagnie des Cent-Associés avait accordé un monopole de traite à la compagnie privée qu’il avait formée. Cette première expédition comptait 300 personnes, dont des soldats, des artisans et une quinzaine de familles de colons [réf.6, Isaac de Razilly]. C’est l’un des deux grands artisans de la colonisation initiale de l’Acadie. Le second est Charles de Menou d’Aulnay, lieutenant et cousin d’Isaac de Razilly, devenu son successeur avec le titre de lieutenant-général en 1639 [réf.3, p.90]. D’Aulnay, originaire du sud de la Touraine, aux confins du Berry et du Poitou, avait fait établir, jusqu’à sa mort accidentelle (1650), une vingtaine de familles françaises, ce qui paraît considérable puisqu’il le fit par ses propres moyens, sans assistance officielle [réf.6, Charles de Menou d’Aulnay].

Maison de l'Acadie dans la Vienne

Maison de l’Acadie à La Chaussée, en Pays loudunais (Vienne)

L’immigration française fut donc concentrée dans la période 1632-1650, mais de faible ampleur. La population acadienne s’accrut essentiellement par croissance naturelle (mais vigoureuse). D’où provenaient ces premiers colons français ? Même si les données de recensement connues sont incomplètes, il ne fait pas de doute que la plupart d’entre eux étaient issus des provinces du centre-ouest de la France, au sud de la Loire, principalement l’Aunis, le Poitou, la Saintonge et la Touraine. Le port de La Rochelle eut à cet effet une influence certaine, puisque les colons et artisans étaient souvent recrutés dans son environnement immédiat [réf.8, pp.37-38]. Au final, c’est sans doute ce qui explique une uniformisation linguistique poussée du peuplement acadien.

Si le Poitou avait bien été une terre d’origine des premiers colons acadiens, il fut aussi la terre de retour des Acadiens rapatriés en France à l’issue de deux grandes vagues de déportations. Il y eut d’abord les Acadiens rapatriés de l’île Saint-Jean (actuelle Ile-du-Prince-Édouard) pendant l’hiver 1758-1759 puis les Acadiens expulsés en 1755 en Angleterre et renvoyés en France par une clause du traité de Paris. En 1773 le gouvernement envisagea de regrouper les Acadiens réfugiés dans divers ports français pour les installer dans une colonie agricole créée dans le Poitou, en s’appuyant sur le projet ambitieux du marquis de Pérusse des Cars. Le projet initial du marquis prévoyait d’installer 2000 Acadiens sur un domaine à défricher et à mettre en culture. Chacune des 200 familles acadiennes de dix personnes disposerait d’un vaste terrain où serait construite une maison et ses dépendances pour du bétail et divers outils. Le marquis avait tout prévu, en appliquant de nouvelles méthodes agronomiques pour rentabiliser son exploitation [réf.9, pp.54-57].

La ligne acadienne dans le Poitou

La ligne acadienne, site d’installation des Acadiens en Poitou, entre Archigny et La Puye (Vienne). Il ne reste qu’une trentaine de maisons, dont la ferme musée d’Archigny

En pourtant rien ne se passa comme prévu. Le gouvernement limita la colonie à 1500 Acadiens et dès août 1773, confondant vitesse et précipitation, décida de les faire converger vers Châtellerault et d’accélérer le projet du marquis. Au printemps 1774, les premières maisons de la colonie n’étaient pas prêtes et l’accueil des Acadiens à Châtellerault, de novembre 1773 à fin juillet 1774, difficile, même si le gouvernement leur versait une maigre solde pour leur subsistance [réf.9, p.58]. Au final, si les premiers Acadiens semblaient satisfaits, la seconde vague des Acadiens modifia le comportement d’ensemble de la communauté et fit échouer l’opération. Beaucoup prétextèrent à juste titre que leur solde arrivait irrégulièrement et choisirent de ne pas travailler dans la colonie, certains n’ayant probablement jamais eu l’intention de s’installer dans le Poitou. Le gouvernement menaça les récalcitrants de supprimer leur solde et de les envoyer à Nantes pour un départ outre-mer.

Malgré ces avertissements, au printemps 1776, 1360 Acadiens avaient choisi de quitter Châtellerault [réf.9, p.61]. Pérusse put cependant s’enorgueillir d’avoir su maintenir sur place un petit ensemble de familles désireuses de s’intégrer dans la région (ce qui formera la ligne acadienne), alors que la plupart des Acadiens attendront jusqu’en 1785 leur embarquement pour la Louisiane, contribuant à y former ce qui s’appellera le peuple cajun.

Épilogue

A la fin du XVIIIe siècle, après la double perte du Canada et de la Louisiane, la région tirait un trait sur sa période de prospérité avec l’Amérique française. Dans un contexte de vive concurrence entre les ports de Bordeaux, de La Rochelle et de Nantes, elle dut alors faire face aux conséquences de la révolte des Noirs de Saint-Domingue (1791) puis des guerres de la Révolution et de l’Empire [réf.2, p.139]. Mais ceci est une autre histoire…

 

Références bibliographiques

[1]  Mario Mimeault, Destins de pêcheurs, les Basques en Nouvelle-France, Québec, Septentrion, 2011.
[2]  Mickaël Augeron et Jean-Louis Mahé, Histoire de La Rochelle, La Crèche, Geste éditions, 2012.
[3]  Gilles Havard, Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française, Paris, Flammarion, 2014.
[4]  Caroline Montel Glenisson, Un tour de France canadien, Québec, Septentrion, 2008.
[5]  Paul Butel, Les négociants bordelais, l’Europe et les Iles au XVIIIe siècle, pp.36-37, Paris, Aubier, 1974.
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[8]  Ronnie-Gilles Leblanc, Le Fait acadien en France, Les origines françaises du peuple acadien avant 1714, sous la direction de André Magord, La Crèche, Geste éditions, 2010.
[9]  Damien Rouet, Le Fait acadien en France, Les Acadiens dans le Poitou, sous la direction de André Magord, La Crèche, Geste éditions, 2010.