Le père Jacques Marquette, ville de Marquette, Michigan

Le père Jacques Marquette, ville de Marquette (Michigan)

Au 31 mars 2016, le réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique ne comportait que très peu de villes américaines en dehors des Etats du Nord-Est et du Sud, soit cinq exactement, réparties pour quatre d’entre elles dans le Midwest (Fort Pierre, Dubuque, Racine, Marquette). Dubuque est située dans l’Iowa, le long du Mississippi, Racine dans le Wisconsin, au bord du lac Michigan, et Marquette sur la rive nord de la péninsule supérieure du Michigan. La plus petite ville de Fort Pierre est située plus à l’Ouest, dans le Dakota du Sud.

Le Wisconsin et le Michigan sont deux Etats de la région des Grands Lacs que les Français furent les premiers Européens à explorer au XVIIe siècle, même si aujourd’hui, malgré les nombreux toponymes et patronymes d’origine française qui subsistent, la Francophonie y est devenue marginale, de même que dans la plupart des Etats américains. Il est vrai que l’entreprise assimilatrice anglophone a fait son oeuvre !

Et pourtant, les villes de Fort Pierre, Dubuque, Racine et Marquette, au toponyme bien français, ont choisi de s’ouvrir aux échanges francophones et francophiles. C’est donc après un bref rappel historique que cet article s’efforce de remonter aux origines françaises de ces villes. Bienvenue au Midwest américain francophile !

Un peu d’histoire française de la région des Grands Lacs

En 1615, sept ans après avoir fondé Québec, Samuel de Champlain fut le premier explorateur européen à remonter la rivière des Outaouais pour accéder au pays d’en Haut (région des Grands Lacs) par le lac Nipissing, jusqu’au lac Huron. Par cette route du Nord, il évitait ainsi le haut Saint-Laurent et le pays des Iroquois au Sud, ce qui favorisa un siècle et demi d’explorations françaises et de traite des fourrures par troc avec les Indiens du continent nord-américain.

Bassin du Mississippi et villes d'intérêt pour l'article

Bassin du Mississippi et villes d’intérêt pour l’article

En juin 1671, l’explorateur Daumont de Saint-Lusson réunit quatorze nations indiennes des Grands Lacs au Sault Sainte-Marie, où les Jésuites avaient fondé une mission en 1668, afin de demander aux Indiens leur hospitalité, c’est-à-dire leur autorisation de commercer librement sur leur territoire [réf.1, p.110]. Il fut probablement conseillé par Nicolas Perrot, commerçant, explorateur et interprète, qui rendit visite à l’été 1668 à diverses nations indiennes à l’Ouest du lac Michigan, où il fut bien accueilli.

En juin 1673, le cartographe Louis Jolliet et le père jésuite Jacques Marquette furent les premiers européens à rejoindre la « grande rivière » (Mississippi), à partir de la mission Saint-Ignace fondée par le père Marquette en 1671 sur la côte Nord du détroit de Mackinac séparant le lac Michigan du lac Huron. Il s’agissait de savoir si le Mississippi se déchargeait dans la mer de l’Ouest, sorte de golfe encore inaccessible qui s’ouvrait vers l’océan Pacifique pour accéder plus rapidement à l’Orient et à ses richesses fabuleuses, ou tout simplement dans la mer du Sud (Golfe du Mexique).

Jolliet et Marquette empruntèrent la rivière Fox, puis la rivière Wisconsin, après un portage de canot de 2 km, afin d’atteindre le Mississippi qu’ils descendirent jusqu’à la rivière Arkansas où ils firent demi-tour à la mi-juillet 1673, après avoir constaté que le fleuve menait à la mer du Sud et non à la mer de l’Ouest. Très éprouvé par ce voyage, le père Marquette ne reprit ses activités de missionnaire qu’à l’été 1674, mais de santé fragile il mourut en mai 1675 après une dernière mission au Pays des Illinois. L’embouchure du fleuve Mississippi ne fut découverte qu’en 1682 par René-Robert Cavelier de La Salle qui prit possession de ce vaste territoire englobant l’ensemble de la vallée du Mississippi, au nom du roi de France Louis XIV, en le nommant « Louisiane ». Dès lors, au XVIIIe siècle, le Mississippi devint l’axe majeur de la colonisation de la Louisiane française au Sud des Grands Lacs, entre la chaîne des Appalaches à l’Est et les montagnes Rocheuses à l’Ouest.

La Vérendrye explore l'Ouest canadien en 1732

L’expédition de La Vérendrye dans l’Ouest canadien en 1732

Dans les années 1730, après de nombreuses tentatives infructueuses, la recherche de la mer de l’Ouest fut relancée par les expéditions de Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye et de ses fils dans l’Ouest canadien. Les La Verendrye et leurs associés partirent du lac Supérieur, s’enfoncèrent lentement vers l’intérieur du continent, dans des territoires encore inconnus des Européens, où ils firent ériger en dix ans une série de forts et de postes de traite, jusque dans l’actuel Manitoba. Mais sous le régime français (jusqu’en 1763), les La Vérendrye et leurs successeurs ne purent jamais franchir les montagnes Rocheuses à l’Ouest.

En 1742-1743 cependant, deux des fils La Vérendrye, Louis-Joseph et François, entreprirent une expédition mémorable auprès de diverses nations indiennes qui les conduisit jusqu’à l’actuel Dakota du Sud où Louis-Joseph laissa une plaque de plomb témoignant de leur passage [réf.1, pp.140-141].

Sous le régime français, la traite des fourrures instaura une situation d’interdépendance entre les Français et leurs alliés indiens, qui fut considérablement renforcée par une autre logique, purement coloniale : le métissage biologique. Dès les débuts du régime français, le pouvoir royal autorisa les mariages mixtes, afin de faciliter la francisation des Indiens et un peuplement plus rapide du Canada, mais sans nécessité d’immigration massive provenant de France. Dans le pays d’en Haut, ce sont les mariages « à la façon du pays » qui furent les plus pratiqués [réf.2]. Les coureurs de bois, voyageurs ou militaires contribuèrent ainsi à donner naissance à des communautés métisses francophones distinctes. Ce fut particulièrement le cas à Sault Sainte-Marie et dans sa région [réf.2], entre les lacs Huron et Supérieur.

Aux origines francophones du Midwest américain

Fort Pierre Chouteau

Peinture de l’ancien Fort Pierre Chouteau (Dakota du Sud)

Même après la cession de la Louisiane française à l’Espagne (à l’Ouest du Mississippi, en 1762) et à l’Angleterre (à l’Est du Mississippi, en 1763), les établissements français situés le long du Mississippi demeurèrent essentiellement francophones jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, tout particulièrement à Saint-Louis, dans le Missouri, et plus à l’Est, à Detroit, dans le Michigan, où la population francophone s’accrut significativement. Les communautés métisses y jouèrent un rôle central d’intermédiaire culturel si essentiel dans la traite des fourrures depuis le régime français, favorisant ainsi cette prédominance francophone [réf.3].

Des empires familiaux profitèrent de cette position dominante des communautés métisses dans la traite des fourrures, comme la célèbre famille Chouteau qui développa des liens de commerce avec les Indiens Osage dans le Bas-Missouri. En 1832, Pierre Chouteau, né en 1789 à Saint-Louis, remonta le Missouri et établit le Fort Pierre Chouteau, dans le Dakota du Sud, pour le compte de la compagnie américaine des fourrures (American Fur Company) [réf.4]. Ce fort, aujourd’hui disparu, était situé au Nord de l’actuelle petite ville de Fort Pierre (2100 habitants). C’est aussi à Fort Pierre que fut découverte en 1913 la plaque de plomb laissée par Louis-Joseph La Vérendrye en 1743.

Monument Julien Dubuque, au bord du Mississippi, Dubuque (Iowa)

Monument Julien Dubuque, au bord du Mississippi, ville de Dubuque (Iowa)

Plus à l’Est, dans l’Iowa, le long du Mississippi, la ville de Dubuque (58500 habitants) porte le nom du Canadien-français Julien Dubuque, marchand de fourrures, qui arriva en 1785 dans la région riche en mines de plomb alors occupée par les Indiens Fox. Par ses relations de confiance avec les Fox, Julien Dubuque sut garder le contrôle de l’exploitation des mines, qu’il appelait « Mines d’Espagne », jusqu’à sa mort en 1810. Cette zone d’exploitation fut ouverte à la colonisation par le gouvernement américain en 1833 et établie comme la ville de Dubuque en 1837 [réf.5].

Un peu plus à l’Est, au bord du lac Michigan, la colonie de Port Gilbert fut fondée par le capitaine Gilbert Knapp en 1834 à l’embouchure de la rivière Root. Mais le nom de Port Gilbert ne fit jamais consensus et la communauté fut désignée sous le nom de village de Racine en 1841 puis de ville de Racine au moment de la création du Wisconsin en 1848.

Racine, Wisconsin, à l’embouchure de la rivière Root

Pourquoi Racine ? Il s’agissait de rendre hommage aux origines françaises de cette région autrefois fréquentée par les marchands de fourrures et les missionnaires français comme Nicolas Perrot ou les pères Claude Allouez et Jacques Marquette. Mais surtout, à la fin des années 1820, au lieu dit Skunk Grove, dans l’actuelle ville voisine de Mount Pleasant, les frères Jacques et Louis Vieau, commerçants français, avaient établi un poste de traite des fourrures avec les Indiens Potawatomi [réf.6]. Aujourd’hui la ville de Racine (78000 habitants) est jumelée avec la ville française de Montélimar, selon le programme des Sister Cities.

Le voyage dans le Midwest se termine dans la ville de Marquette (21400 habitants). La région de Marquette fut visitée par les missionnaires jésuites dès le XVIIe siècle, mais le développement de la région ne commença véritablement qu’en 1844, après la découverte de gisements de minerai de fer. L’industrie sidérurgique prit alors son essor et le village de Worcester, établi en 1849, fut renommé Marquette en 1850, en l’honneur du père Jacques Marquette qui fit étape à Lighthouse Point (pointe Est de la ville) au cours d’un voyage le long de la rive Sud du lac Supérieur en 1669 [réf.7].

Aujourd’hui, malgré la marginalité de la langue française dans le Midwest américain, le passé francophone reste encore très présent ! Bienvenue au Midwest américain francophile !

 

Références bibliographiques

[1]  Gilles Havard, Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française, Paris, Flammarion, 2014.
[2] Nathalie Kermoal, La Francophonie nord-américaine, chap. 1, art. 6 : postes, missions et métissages dans le pays d’en Haut, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012, p. 38.
[3] Nathalie Kermoal, Etienne Rivard, La Francophonie nord-américaine, chap. 2, art. 7 : essors et transformations des territorialités franco-métisses, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012, pp. 95-97.
[4] The Weekly South Dakotan (histoire de Pierre Chouteau).
[5] Histoire de la ville de Dubuque (site de la ville de Dubuque).
[6] Histoire du Comté de Racine (site du comté de Racine).
[7] Ville de Marquette (Community Master Plan / Heritage).